Voir la vidéo Faire le point sur sa vie
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Lorsque nous prenons le temps de faire le point de notre vie, nous essayons généralement de répondre à quelques grandes questions : est-ce que je vais bien ? Suis-je satisfait de mon travail, de mes relations ou de la direction que prend mon existence ? Est-ce que cette dernière année a été heureuse ou difficile ?
Pour répondre, nous faisons appel à nos souvenirs. Nous repensons à certains événements, à quelques conversations, aux réussites qui nous ont marqués ou aux moments qui nous ont fait souffrir. À partir de ces fragments, nous construisons une appréciation globale de notre vie.
Mais ce bilan reflète-t-il vraiment tout ce que nous avons vécu ? Ou bien certains moments prennent-ils davantage de place que les autres dans notre mémoire ?
Le « moi qui expérimente » et le « moi qui se souvient »

Le psychologue Daniel Kahneman distingue deux manières de vivre notre existence.
Il y a d’abord le « moi qui expérimente ». C’est celui qui vit les événements instant après instant : le plaisir d’un café partagé, la chaleur du soleil sur la peau, une contrariété au travail, un moment de fatigue ou quelques minutes de calme en fin de journée.
Puis il y a le « moi qui se souvient ». Celui-ci regarde en arrière, sélectionne certains épisodes et les rassemble pour former une histoire cohérente. C’est lui qui répond lorsque l’on nous demande : « Comment s’est passée ton année ? » ou « Est-ce que tu es heureux dans ta vie ? »
Ces deux regards peuvent raconter des histoires différentes. Le premier vit des centaines de petits moments. Le second en conserve quelques-uns et leur donne une signification globale.
Notre mémoire ne fait pas une simple moyenne
Les travaux de Daniel Kahneman ont montré que notre mémoire accorde un poids particulier au moment émotionnel le plus intense d’une expérience et à la manière dont celle-ci se termine. Ce phénomène est connu sous le nom de règle du pic et de la fin.

Imaginons une personne qui part une semaine en vacances. Elle profite chaque jour de la mer, découvre de nouveaux endroits, partage de bons repas et se sent détendue. Le dernier matin, un problème survient au moment de régler la facture de l’hôtel. La discussion s’envenime et se transforme en dispute avec le responsable.
Quelques jours plus tard, lorsqu’on lui demande comment se sont passées ses vacances, ce dernier épisode risque de prendre une place considérable dans sa réponse. Elle pourra avoir le sentiment que son séjour « n’était finalement pas terrible », alors que la majorité des moments vécus étaient agréables.
Le souvenir global et l’expérience vécue instant après instant ne coïncident donc pas toujours. Notre mémoire ne cherche pas à nous tromper. Elle simplifie, sélectionne et organise une immense quantité d’informations afin de construire une histoire compréhensible.
Quand un événement colore toute une période
Cette façon de reconstruire le passé influence aussi le regard que nous portons sur notre parcours.
Une fin de collaboration conflictuelle peut assombrir le souvenir de plusieurs années de travail pourtant riches et stimulantes. Une période récente de fatigue peut nous donner l’impression que toute l’année a été difficile. Une dispute particulièrement douloureuse peut momentanément occuper toute la place dans le bilan d’une relation.
L’inverse est également possible. Une fin heureuse ou un moment très agréable peut embellir le souvenir d’une période qui, au quotidien, nous apportait peu de satisfaction.
Le « moi qui se souvient » ne ment pas : il raconte une version condensée de notre histoire. Mais cette version reste partielle. En prendre conscience permet d’accueillir notre ressenti tout en élargissant notre regard.
Un exercice pour porter un regard plus juste sur sa vie
Choisissez une période que vous souhaitez observer : les derniers mois, une année, une relation, un travail ou un projet qui vient de se terminer.
Sur une feuille, créez trois colonnes :
- Ce que j’ai vécu régulièrement
Notez les émotions, les activités et les situations qui ont réellement occupé votre quotidien. Comment vous sentiez-vous la plupart du temps ? Quels moments revenaient souvent ? - Les moments les plus intenses
Identifiez les événements agréables ou difficiles qui vous reviennent immédiatement à l’esprit. Ces moments ont-ils pris une place importante dans votre appréciation globale ? - La manière dont la période s’est terminée
Observez la fin de cette expérience. A-t-elle été douce, brutale, heureuse, décevante ou encore inachevée ? Comment cette fin influence-t-elle aujourd’hui votre jugement ?
Prenez ensuite un instant pour regarder l’ensemble de la feuille. Le bilan qui apparaît est souvent plus riche et plus nuancé que la première impression. Une période difficile peut aussi avoir contenu des instants de joie, de soutien ou d’apprentissage. Une période que l’on idéalisait peut révéler des besoins restés longtemps en arrière-plan.
Revenir à l’expérience présente
Faire le point sur sa vie nous invite à regarder le passé, mais aussi à retrouver le contact avec ce qui se vit maintenant.
Avant de conclure votre bilan, prenez quelques respirations tranquilles. Ressentez les points d’appui de votre corps, les mouvements de votre respiration et l’état intérieur présent. Puis demandez-vous :
« Au-delà de l’histoire que je me raconte, qu’est-ce que je ressens réellement aujourd’hui ? »
Cette question crée un espace entre l’expérience et le jugement. Elle permet au « moi qui expérimente » de retrouver sa place aux côtés du « moi qui se souvient ».
Faire le point de sa vie consiste alors moins à prononcer un verdict qu’à observer son parcours avec davantage de présence. Notre mémoire nous raconte une histoire précieuse. En prenant le temps d’en retrouver les différents fragments, nous pouvons la rendre plus complète, plus juste et plus proche de ce que nous avons véritablement vécu.
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Pour aller plus loin
- Daniel Kahneman — The Riddle of Experience vs. Memory (TED)
- Barbara Fredrickson et Daniel Kahneman — étude sur l’évaluation rétrospective des expériences
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